Destination : 97 , Coupable ?


A bas la zique formidaaaaable !

(Je vous préviens, cette affaire est jugée hors saison. Nous en avons, en effet, différé le plus possible la mise en jugement, de façon à obtenir une sentence juste, hors des passions que déchaîne en général le sujet traité à chaud)


Mesdames et messieurs les jurés, vous allez avoir à vous prononcer sur une condamnation lourde de la Fête de la Musique. J’ose espérer qu’après m’avoir entendu, le procureur requière une peine significative, et que vous l’adoptiez, en vous prononçant également pour un principe de sûreté minimum de trente ans.
C’est en ce sens que je vais construire ma plaidoirie.
Certes, vous pouvez penser que cette décision est plutôt du ressort d’un gouvernement et qu’il serait infiniment plus judicieux de saisir le parlement pour légiférer à ce sujet, plutôt que de traiter les affaires au cas par cas ; que ce grave problème devrait faire l’objet d’une véritable loi de salubrité publique. Mais c’est ainsi : c’est bien le tribunal qui a été saisi de la plainte du collectif « Silence, la terre tourne » à l’encontre de l’accusée.
Je vous prie donc de bien vouloir examiner avec moi, en toute sérénité, les éléments portés au dossier.

Pensez un peu, mesdames et messieurs les jurés, à ce que pourrait être un monde débarrassé de la Fête de la Musique.

Fermez les yeux et laissez-vous porter par mes mots : imaginez seulement le tableau idyllique qui se présente à vous.
Concentrez-vous sur le moment du mois de juin où l’on entre enfin dans l’été : vous approchez des vacances, le rythme des choses ralentit, les filles commencent à se dénuder, exposent leurs chairs tendres aux terrasses des cafés, les garçons exhibent leurs muscles déjà dorés, la douceur de l'atmosphère donne envie de déambuler le soir sur le cours, de lever son chapeau poliment pour saluer son prochain, de prendre son temps pour humer l’air, tout en prêtant une attention distraite au fracas des oiseaux en train de se placer pour la nuit, dans les branches hautes des platanes. Plus loin, en second plan, si vous tendez l’oreille, vous pouvez même percevoir les cris aigus des martinets qui tournoient, vous vous laissez aller à siffloter doucement en réponse à leurs petites clameurs, dans une conversation légère et peu suivie. La lumière est claire, vous êtes heureux, vous en aimeriez presque votre prochain, vous trouveriez quasiment la vie supportable – si vous parvenez à oublier aussi votre patron, mais un petit apéritif, le gling gling des glaçons dans votre verre devrait achever de vous décontracter. Vous êtes mûrs pour vous alanguir à la table voisine du premier individu troublant de sexe opposé (opposé ou non, d’ailleurs, soyons large !).
Tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme, et volupté à venir.

C’est juste le jour et le moment qu’ont choisi des hordes tonitruantes pour envahir la ville, votre ville, si belle, si sereine, et investir le pavé, votre pavé : vous voici donc d'un coup cernés par des guitareux calamiteux, cloués sur votre chaise par des rockers pervers, encerclés par des technos crados, enveloppés par des chanteurs désenchantés, peu enchanteurs de surcroît, bloqués par des classiques mystiques qui mastiquent des moustiques – en effet, je me permets à ce sujet une parenthèse médicale : qui dit été, dit malheureusement prurit ; nous pourrions faire face aisément aux insectes piqueurs, mais la fête de la musique nous donne immanquablement des boutons… nulle crème apaisante n'y fait rien -, donc, vous voilà immobilisés par des hurluberlus tapeurs, ceinturés par d’anonymes souffleurs, assiégés par d’authentiques hurleurs, pour ne citer que quelques uns des êtres malfaisants qui vont s’acharner à troubler votre quiétude.
Pas un gramme de musique dans tout ça, notez-le bien. Rien que du bruit. Un mélange grossier, épais, vulgaire de crissements, déflagrations et autres grincements nauséabonds.

Votre vie se met derechef à ressembler à un authentique cauchemar.

Immédiatement, vous êtes pris dans une déferlante sonore, un torrent de décibels, comme si tonitruant équivalait à excellent, comme si assourdissant signifiait existant, de quoi vous rendre définitivement sourd et vous dégoûter à vie de tout phénomène sonore, fût-il discret et ténu.

Comme si ça ne suffisait pas, la terrasse de café tranquille où vous étiez en train de fantasmer à une soirée chaleureuse et coquine avec la petite blonde là-bas, oui, celle-là, celle au décolleté plongeant, derrière le vieux monsieur, vous voyez… est tout à coup plongée dans une odeur huileuse et enfumée de merguez et de saucisses. Non que vous n’aimiez pas ça, mais pas là, pas au moment du plan B ! S’il vous plaît, ne mélangeons pas les genres !
Vous tentez de changer de place, pour vous rapprocher et ne plus être sous le vent des vapeurs de barbecue, et c’est le moment que choisit une foule lente, bloquée dans des embouteillages pédestres, pour vous écraser les arpions, tout en tétant des cannettes de bière. Des enfants hurlent au milieu de la multitude, des petits cons se sautent dessus en criant, des immondices viennent s’accumuler sous vos pieds, entravant votre marche déjà difficile, papiers gras, restes de barbe à papa, scories de fête à neu-neu..

Votre quiétude se barre à 100 à l’heure. La musique se volatiliserait aussi, si elle avait eu la moindre chance d'arriver jusqu'à vous.
Tout n’est que joie factice, grand-messe-kermesse, tout n’est que tapage, désordre et saleté. Envolée la volupté ! La peau convoitée de votre voisine, si douce deux minutes auparavant, se couvre des boutons que provoque l’allergie à la nullité. Allergie dont elle n'a nulle conscience parce que cette fille, que vous regardiez avec tendresse, avec convoitise même, vous l’entendez maintenant interpeller un passant, un jeune con ipodé, fade et sans intérêt, à grand renfort de moulinets de bras.
« Jack, viens par ici, c’est formidaaaaaable ! ».
Non, là, c’en est trop, vous craquez, pas "Jack", s’il vous plaît, pas "formidaaaaaaable", à l’aide, quelqu’un !

Maintenant, vous allez respirer doucement, mesdames et messieurs les jurés, respirer encore, tranquillement. Je vais compter jusqu’à trois, vous vous réveillerez et prendrez immédiatement la décision qui s’impose, en finir avec ce fléau.
Supprimez définitivement la Fête de la Musique, je vous en supplie, laissez-nous enfin entrer paisiblement dans l'été !

Je vous remercie de votre attention.


Christine C.